De passage sur la belle île de la Réunion, en plein cœur de l’Océan Indien, Bonne a rencontré Marianne Bosson, présidente et membre fondatrice de Femmes 974, un collectif d’associations de femmes intervenant chacune dans des secteurs très divers.
Un collectif ? Mais pourquoi ? C’est que nous explique l’énergique et très engagée présidente de Femmes 974.

Bonne : Bonjour ! Comment et pourquoi Femmes 974 a vu le jour ?
Marianne Bosson : En 2009, ont été organisés par le gouvernement des États généraux d’Outre Mer. Rassemblant des acteurs divers, ceux ci voulaient répondre à l’urgence de la situation économique et sociale réunionnaise. A cette occasion, des voix se sont élevées pour dénoncer l’absence flagrante des femmes dans toutes les commissions mises en place. Une poignée de personnes a donc décidé de lancer les États Généraux des Femmes de la Réunion. En 2010, des ateliers se sont tenus durant près de trois mois au cours desquels la parole a été donnée au public.
Puis, avec toutes les propositions recueillies, nous avons décidé de créer l’association Femmes 974 en vue de pouvoir les exploiter et de les mener à bien. Ou du moins essayer de convertir les institutions au fait qu’il est primordial de se pencher à la Réunion sur la question de l’égalité Homme/Femme. Et surtout qu’il est important que les femmes aient un peu plus de place dans différents secteurs. C’est ainsi que Femmes 974 est née autour de 3 thèmes principaux : la place des femmes dans l’économie, la précarité et les conditions sociales, l’image des femmes dans les médias.

Sur les États généraux des Femmes
http://www.reunionnaisdumonde.com/spip.php?article2661

B : Lors de cette initiative, avez-vous reçu le soutien de femmes politiques réunionnaises ?
M B : On ne peut pas dire que nous ayons recueilli un grand soutien. Toutefois, elles nous ont entendues car nous avons sollicité des entretiens pour expliquer notre démarche qui n’était pas officielle mais qui émanait de la population.

B : Femmes 974 est composée de plusieurs associations, rassemblées autour des 3 axes dont vous nous avez parlés. Qui sont-elles ?
M B : Ces associations sont, pour la plupart, de « vieilles » associations qui existaient à la Réunion. Lors des États généraux la porte a été ouverte à tout le monde. L’idée étant justement de dépasser les clivages politiques.
Malheureusement, nous avons pu constater que le jour de la constitution de l’association, beaucoup avait quitté le bateau, certaines associations finissant par retourner à leur vocation première et ayant du mal à travailler en collectif.

Vous trouverez en bas de page en cliquant sur le lien suivant les associations membres de Femmes 974
http://www.femmes974.info/femmes974-historique.htm

B : Comment fonctionnez-vous en collectif autour des 3 axes que vous avez choisi ?
M B : Nous procédons par thème. Nous décidons de sujets puis nous invitons les associations partenaires à y travailler et surtout à parler de ce qu’elles font.

B : Travaillez vous en collaboration avec des acteurs tels que la Délégation Régionale des Femmes ? Cela fait-il parti des soutiens sur lesquels vous pouvez compter ?
M B : Et bien justement nous sommes en train de « reconquérir » la Délégation qui a été désertée depuis septembre 2012. La nouvelle Déléguée n’ayant été nommée qu’en mars 2013. Celle-ci a déjà accepté une de nos invitations à une table ronde et il est prévu que nous la rencontrions durant le mois de juin afin de voir comment elle envisage de nous épauler.

B : Ces tables rondes sont-elles régulières ?
M B : Nous essayons d’organiser une rencontre par mois mais elles peuvent aussi s’organiser en fonction des sujets. En ce moment, par exemple, nous travaillons sur l’accès des femmes aux responsabilités. Depuis le mois de mars nous avons fait 3 tables rondes. Nous avons beaucoup échangé sur le sujet avec l’aide de Chancegale http://www.chancegal.com/ qui accompagne cette thématique. Nous essayons de nous rapprocher de femmes qui sont à des postes à responsabilité notre souci étant de faire en sorte que plus de femmes aillent vers les responsabilités. Quand on sait que 70% des femmes sont employées dans des emplois subalternes ou à temps partiel on se rend compte de la nécessité de proposer des actions. Il faut arrêter de se cantonner au constat. Cependant, les actions que l’on peut proposer en tant qu’association sont limitées, nous avons besoin de soutien, ne serait-ce que financier. Le partenariat est nécessaire.

B : Envisagez-vous de vous rapprocher de structures actrices de l’insertion professionnelle ?
M B : Oui. Nous souhaiterions être force de propositions avec des actions innovantes pour les jeunes filles étudiantes ou déjà dans le monde du travail. Mais pour cela, il nous faut des financements. Notre idée est de développer le mentorat (conseil d’ordre professionnel personnalisé par des personnes compétentes et volontaires). Or, nous sollicitons des gens qui ont des responsabilités et qui ont donc du mal à se rendre disponible. Désormais nous avons compris cela et je suis en train de travailler sur un projet de cyber mentorat. Utiliser l’outil pratique qu’est internet puisque 67% des gens en sont équipés à la Réunion. C’est un outil qui existe notamment au Canada. L’idée serait de créer un site capable d’accueillir un réseau de mentors. Je suis persuadée que ce serait très opportun à la Réunion. Les jeunes utilisent cet outil. On pourrait l’expérimenter pour les femmes et ensuite l’étendre auprès de tous les jeunes. Je suis en attente d’un rendez-vous avec la Déléguée régionale pour voir ce qu’elle en pense.

B : Comment définiriez-vous la vocation de Femmes 974 ?
M B : Notre but est d’interpeller les pouvoirs publics et le public. Nous voulons faire avancer les mentalités par rapport aux décalages qui existent entre femmes et hommes dans les milieux économiques et dans la société réunionnaise. Cette problématique n’est bien sur pas spécifique à la Réunion mais elle y est particulièrement préoccupante, notamment en terme d’égalité professionnelle au sein des entreprises. Nous souhaitons faire évoluer les carrières professionnelles. Notre rôle est de tirer les sonnettes d’alarmes pour faire réagir les pouvoirs publics, les institutions et les entrepreneurs.

B : Existe t-il, selon vous, des spécificités concernant la situation des femmes à la Réunion par rapport à la métropole ?
M B : Il existe, à la Réunion comme en métropole, une inégalité, notamment en terme de salaire au niveau des cadres. Ce qui est spécifique à la Réunion, c’est qu’il y a très peu de femmes cadres. Et puis l’accès des femmes à des postes à temps plein y est très limité, avec plus de 60% des femmes qui travaillent à temps partiel. Nous savons également qu’ici, beaucoup de filles entrent à l’université pour la quitter dès la deuxième année.

B : Pensez-vous que les grossesses précoces, nombreuses à la Réunion, puissent être l’une des raisons qui expliqueraient cette situation ?
M B : Oui. Cela aussi nous l’avions constaté pendant les États généraux. Le fait que beaucoup de femmes choisissent de faire des enfants très jeunes. Il y a un travail à faire au niveau de l’évolution des mentalités. C’est un travail immense qui nécessiterait un véritable partenariat avec l’éducation nationale. C’est ce que fait notamment Chancegale. Mais il serait nécessaire de former et d’informer les équipes éducatives car il n’y a pas que l’intervention auprès des enfants. Tout cela devrait concorder pour qu’il existe une véritable mobilisation globale, une action concertée à tous les niveaux.
L’un des objectifs de Femmes 974 est justement de rapprocher le maximum d’acteurs et que les institutions s’emparent de ce problème, aux côtés des associations.

B : Que pensez-vous du Ministère des droits des Femmes (http://femmes.gouv.fr/) ? Êtes-vous optimiste quant à son action ?
M B : Que ce soit un secrétariat ou un ministère a peu d’importance. Mais ce qui est peut- être un progrès c’est la transversalité. On parle désormais d’égalité dans tous les secteurs d’activités. Pour le reste, chaque nouveau gouvernement a beau faire voter des lois, si elles ne sont pas appliquées, ce qui est très souvent le cas, rien n’évolue vraiment.

B : Vous avez également le projet d’Atelier de leadership féminin, pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
M B : Il y a, à la Réunion, une résistance très forte par rapport à ce projet car les gens l’associent à un féminisme radical, au ras des pâquerettes. Pour notre part, ce que nous voulons faire comprendre aux femmes c’est qu’elles se limitent trop souvent en terme de leadership. Qu’il ne s’agit pas de prendre la place d’un homme mais bien une place qui leur appartient. L’idée m’est venue car il existe en France un programme - Eve programme- http://www.eveprogramme.com/fr/ qui a d’abord été lancé à l’initiative de l’entreprise Danone et qui a fini par fédérer différentes entreprises : la Sncf, le Crédit agricole, Orange, etc... Toutes ces entreprises existant à la Réunion, pourquoi ne pas l’appliquer ici ? En conséquence, j’ai contacté la personne responsable de ce programme en vue de l’appliquer ici, dans notre département.

B : Qu’est-ce que ce programme ?
M B : Il s’organise autour d’un séminaire annuel qui regroupe des femmes salariées. Il s’agit d’encourager et de développer le leadership féminin même si des hommes y participent. Un comité de pilotage détermine les thèmes qu’il serait pertinent d’aborder. Nous pourrions organiser un séminaire ici.

B : Sentez-vous une solidarité de la part des femmes qui ont des postes à responsabilité ?
M B : Non, justement. Ici on est confronté au chacun pour soi et il y a une allergie aux réseaux féminins. Et de fait, il y en a peu. Il existe essentiellement des associations d’artisanes, d’agricultrices ou sur entreprenariat féminin mais c’est encore très faible pour une région complète. C’est une problématique cruciale ici et il y a finalement très peu de réseaux féminins ou d’associations. Je trouve cela symptomatique.

B:Vous faites allusion, sur votre site, au fonds de garantie à l’initiative des femmes, pourriez-vous nous en parler ?
M B : Il existe depuis 1989 en France et c’est un accompagnement à l’obtention d’un prêt. C’est l’État qui se porte garant pour des femmes qui veulent créer une activité. Et cela peut monter jusqu’à 70% du prêt. Ici c’est Réunion Active (http://p2er.univ-reunion.fr/accompagnement/partenaires/reunion-active/) qui en est le relais. Il est utilisé, dans notre Région, depuis 2006 mais il n’était pas appliqué auparavant et nous nous sommes battues pour cela. J’avais fait venir sur une table ronde, en 2011, le Directeur de Réunion Active pour qu’il nous en parle mais peu de femmes sont au courant. Les banquiers restent frileux car ils pensent que cela demande une étape supplémentaire dans la constitution du dossier, alors que ce n’est pas de leur ressort puisque c’est de celui de Réunon Active. Il est difficile de savoir où le bas blesse réellement.
Pour plus d’informations : http://www.apce.com/pid2742/fgif.html

B : Combien y a t-il d’adhérent(E)s actuellement à Femmes 974 ?
M B : Environ une quinzaine mais nous ne tenons pas à avoir beaucoup d’adhérents car nous ne faisons pas d’accueil, notre but étant de favoriser des échanges et des actions.

B : Qu’est ce que le blog Alerte sexisme ?
M B :C’est Chancegale qui l’a mis en place. http://alertesexisme974.over-blog.com/ . Il a été créé par une personne bénévole. Notre vice présidente, Leyla Atoui s’investit pas mal sur ce thème d’autant plus qu’elle est enseignante et qu’il lui semble très important de sensibiliser les jeunes à ce sujet. Il y a eu d’énormes progrès réalisés à la Réunion depuis ces dernières années. Auparavant on voyait beaucoup de femmes dénudées dans les publicités. Le blog permet une veille de la part de toute personne privée qui le souhaite. Dans la même perspective, l’année dernière nous nous sommes beaucoup mobilisées contre la venue du chanteur Orelsan au Sakifo 2012 http://www.madmoizelle.com/sakifo-subvention-orelsan-96164 . Cela nous a paru plus que justifié quand on connait le taux important de violence faite aux femmes sur notre île.

B : Existe t-il des solidarités au niveau régional Océan Indien ?
M B : Oui, nous avons créée l’association Entreprendre au féminin http://www.efoi.biz/index.php ? EFTICOI http://www.efticoi.net/ Et nous avons été beaucoup aidé par la Commission Océan Indien http://politics.ioconline.org/fr/. Des rencontres existent surtout depuis 2007 et un collectif en a déjà réalisé 6 ou 7. Il existe d’ores et déjà un projet d’organiser un grand salon l’année prochaine "Made in Femme".
Ce projet est ambitieux et vise à mettre en place des conférences, des stands, à faire participer des artistes, etc...En octobre des rencontres sont d’ailleurs prévues aux Comores avec des femmes chefs d’entreprises.
Il y a cependant un volet que nous ne sommes pas arrivées à mettre en route, c’est le volet politique. C’est encore en stand-by, la difficulté étant de pouvoir se reposer sur des partenaires fiables.
C’est difficile car Femmes 974 intervient sur des problématiques plurielles avec des associations aux compétences diverses. Les institutions, surtout, sont difficiles à mobiliser. Nous avons besoin d’un coup de pouce sans pour autant demander des milliers d’euros. Juste un soutien, un échos.

B : Parlons de vous. Quel est votre position par rapport au Féminisme ? D’où vous vient cette volonté d’engagement ?
M B : Je suis engagée depuis que je suis née en tant que féministe. Et je pense qu’il faut être claire : quand on s’engage pour la cause des femmes, on est féministe. Même si ce n’est pas du féminisme radical du genre de celles qui vont manifester à poil, chacune étant libre de ses outils. Pour ma part, je défends l’égalité et les droits des femmes. Le problème c’est le mot « féministe » qui est très mal vécu et qui occasionne souvent une censure. Mais moi je me revendique en tant que telle. On peut être pour la mixité et l’égalité ET être féministe. Mon combat personnel tourne beaucoup autour de l’égalité professionnelle. Quand j’ai commencé à travailler, il n’existait aucun réseau féminin. Les femmes n’étaient même pas admises au Rotary. (Ndlr : Il a fallu attendre 1989 !)
J’apprécie l’émergence de ces réseaux professionnels car je pense que c’est à ce niveau que les femmes avaient besoin de prendre leur place. Mais j’admire aussi celles qui interviennent sur les violences, surtout ici.

B : Une femme que vous admirez en particulier ?
M B : Il y a en beaucoup. Mais j’admire énormément Aung San Suu Kyi. Elle est exemplaire. http://www.femmescelebres.com/aung-san-suu-kyi-un-prix-nobel-de-la-paix-enfermee/

Propos recueillis en juin 2013

Quelques chiffres

Juste derrière la Guyane, la Réunion est le deuxième département français en termes de grossesses précoces. Le nombre de jeunes filles mineures enceinte est 7 fois supérieur à celui de la métropole.

En 2010, les services de Police et de Gendarmerie ont enregistré environ 1 500 faits constatés dans le cadre de violences conjugales à l’encontre des femmes. Ce sont près de 4 actes de violences conjugales dénoncés chaque jour par des Réunionnaises.

66% des femmes occupent des emplois à temps partiel contre 34% chez les hommes

Voir en ligne http://www.femmes974.info/

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